Entretien Lillith et la vengeance du Dark Magician de Stéphanie Benson

Frédérique Franco Librairie Le Goût des mots (Mortagne-au-Perche)

Une nouvelle collection de romans très originaux est née chez Syros : « Tip Tongue ». On débute le roman en français, puis on passe à l’anglais sans s’en rendre compte tellement l’histoire est passionnante. Stéphanie Benson, l’auteure des quatre romans qui paraissent simultanément, nous a confié les coulisses du projet.

Page — La phrase clé qui définit « Tip Tongue » est : « Et lire de l’anglais devient naturel ! ». Comment avez-vous pensé cette collection pour aller vers cet objectif ?
Stéphanie Benson — Cela fait plusieurs années que je joue avec l’idée du bilinguisme en littérature jeunesse. Avec deux collègues didacticiennes, nous avons beaucoup réfléchi au rôle de la fiction dans l’acquisition du langage du petit enfant. Nous avons également parlé de l’identification de l’enfant lecteur au héros de fiction. Nous sommes arrivées à l’idée d’une histoire qui passerait progressivement de la langue de scolarité à une seconde langue à travers l’aventure d’un enfant du même âge que les lecteurs, obligé de se débrouiller en langue étrangère.

Page — Pourquoi avoir décidé de ne pas faire figurer de traductions de l’anglais au français ?
S.-B. — Parce que nous savons que la traduction n’aide pas à l’apprentissage. En tout cas, pas au début. Si on ne veut pas que l’enfant cède à la tentation de faire du mot à mot, il doit comprendre qu’une langue étrangère fonctionne par blocs de sens – tout comme sa langue maternelle, sauf qu’il l’a oublié. Nous savons que pour tout énoncé dans une langue, il y a plusieurs équivalents dans une autre langue. Si je dis « bonjour » en français, je peux le traduire par « hello » ou « good morning » en anglais, tout comme je peux traduire « hello » par « bonjour » ou « salut », selon le contexte. La traduction, tôt dans l’apprentissage d’une langue, doit rester souple pour éviter erreurs et mauvaises interprétations qui devront être désapprises plus tard.

Page — Le lecteur aura accès à une version audio de l’histoire. Qu’est-ce que cet audio-book apporte de plus ?
S.-B. — La prononciation, bien sûr ! Lire en anglais, ce n’est pas seulement reconnaître le mot sur la page, mais savoir le prononcer. Pour cela, nous avons fait appel aux collègues et aux étudiants de l’université Bordeaux-Montaigne. Certains sont francophones, d’autres anglophones, et ils jouent les personnages des livres selon leur langue maternelle et aussi leur accent. Le livre Hannah et le trésor du Dangerous Elf se passe en Irlande et tous nos lecteurs (assistants) irlandais ont été mis à contribution. De cette manière, le livre devient vivant. On entend des accents français qui parlent anglais, des accents irlandais qui parlent anglais, des accents britanniques sur le ferry… et c’est un peu la même chose pour tous les livres. Accents écossais, australien, nord de l’Angleterre, londoniens… On voulait souligner la diversité des accents anglais et décomplexer les enfants (et les enseignants). L’important n’est pas d’avoir un accent parfait, mais de se faire comprendre.

Page — Vous qui écrivez autant en français qu’en anglais, quand vous avez rédigé ces quatre histoires, étiez-vous dans la peau d’une auteure anglophone ou française ?
S.-B. — Les deux, mon capitaine ! Sinon, ça ne marcherait pas. Il ne s’agit surtout pas de traduire une partie du roman d’une langue vers l’autre, mais d’employer une langue authentique dans les deux langues. Du coup, mon « schizolinguisme » m’a servi. Et je le répète depuis des années, la fiction dépasse toute spécificité linguistique. Quelle que soit la langue dans laquelle on écrit, c’est l’histoire qui doit être le moteur de la lecture, pas la langue. Sinon, toute traduction serait inutile.

Page — Comment espérez-vous que les enseignants et documentalistes vont s’approprier ces livres ?
S.-B. — Il s’agit de leur proposer un nouveau support qui vient s’ajouter à ceux déjà existants. Sur le site que nous avons créé à Bordeaux-Montaigne (http://tiptongue.bordeaux-montaigne.fr) nous avons conçu des séquences didactiques pour différents niveaux d’apprenants. Nous proposons également des jeux et exercices pour renforcer la mémorisation du lexique et la compréhension des textes. Les enseignants peuvent choisir d’inscrire leurs élèves sur le site (gratuitement, bien sûr), surveiller leur progression, s’inspirer de nos jeux pour évaluer, utiliser les séquences telles que nous les proposons, les modifier, étudier les livres en classe ou simplement les faire lire à la maison… Tout est possible, comme pour n’importe quel roman jeunesse. Nous n’avons cependant pas mis en place d’exercices de grammaire. L’un des enjeux du projet de recherche est d’insister sur le lexique dans toute sa complexité et la compréhension « en gros » plutôt que sur la grammaire. Nous espérons donc qu’enseignants de primaire et de collège utiliseront les livres de beaucoup de manières très différentes et que chacun y trouvera son bonheur.

Page — Les quatre premiers romans de la collection paraissent simultanément. D’autres histoires sont-elles en préparation ?
S.-B. — Oui, nous y travaillons. L’un de mes collègues de Bordeaux-Montaigne, qui a énormément travaillé sur le site web, Nicolas Labarre, écrit un roman pour les plus grands qui se passe dans l’univers des gamers en ligne ; et je co-écris avec Jake Lamar une histoire qui se passe à New York et fait se rencontrer une jeune rappeuse américaine et un Français fan de Picasso. On réfléchit également avec Syros à des textes pour les plus petits encore, les vrais débutants de CE2-CM1, avant d’élargir la collection à d’autres langues et, pourquoi pas, aux textes pour des plus grands, lycée professionnel ou adultes… L’aventure ne fait que commencer. 

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